- Politique
Augmentation massive des attaques contre les établissements de santé
Dans les conflits armés du monde entier, les attaques contre les établissements de santé et le personnel de la santé servent de plus en plus à des fins stratégiques. Les acteurs étatiques bafouent également de plus en plus le droit international humanitaire qui proscrit de telles attaques.
10.02.2026
Ces derniers temps, les médias ont régulièrement fait état d’attaques contre des établissements de santé dans le cadre de conflits armés, qui ont souvent fait de nombreuses victimes. Les attaques qui se sont produites pendant la guerre de Gaza ont fait l’objet d’une grande attention. Elles ont été critiquées dans les médias et condamnées par les organisations internationales et certains pays.
En Suisse, ces attaques manifestement illégales ont incité les professionnels de la santé à mener différentes actions pour attirer l’attention sur la situation et exiger des mesures de la part des autorités. Ainsi, une quarantaine de professionnels de la santé ont participé à une grève de la faim symbolique tout au long de la session d’automne 2025 à Berne.
Les attaques contre les établissements de santé se sont produites et se poursuivent non seulement au Proche-Orient, mais aussi dans d’autres conflits armés dans le monde. Selon les derniers chiffres du Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires des Nations unies (OCHA), résumés dans un article du British Medical Journal (BMJ) publié en octobre 2025, les attaques contre les établissements et le personnel de santé dans les conflits armés ont presque triplé entre 2020 et 2024. Le Soudan, le Myanmar, le Liban, l’Ukraine et les territoires palestiniens sont les zones de conflit particulièrement touchées. Il arrive souvent que les hôpitaux soient bombardés deux fois à bref intervalle, afin de frapper les équipes de secours qui entrent en scène après la première frappe. Les bombardements d’hôpitaux conduisent même les patients à éviter de se rendre à l’hôpital par peur des attaques, comme le rapporte le BMJ. Les auteurs du BMJ concluent donc que les attaques contre les établissements de santé font de plus en plus partie des stratégies de guerre.
Une majorité d’acteurs étatiques
Un avis partagé par Mario Behrens, politologue à la Fondation suisse pour la paix (swisspeace) et à l’Université de Bâle. Les attaques contre les infrastructures et le personnel de la santé ne sont pas un phénomène nouveau, dit-il. Il y en a déjà eu au 19e et au 20e siècle. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du phénomène, qui a massivement augmenté au cours des cinq à dix dernières années. De plus, les attaques sont devenues bien plus systématiques. Ce qui est particulièrement inquiétant: «Autrefois, ces attaques étaient menées à parts environ égales par des acteurs non étatiques et étatiques, tandis qu’aujourd’hui, ce sont majoritairement ces derniers qui mènent ces attaques, alors que l’on pourrait s’attendre à ce qu’ils soient plus enclins à respecter les dispositions du droit international.»
Mario Behrens voit plusieurs raisons à cette évolution: depuis 2010, le nombre de conflits armés a, d’une manière générale, augmenté dans le monde. Les conflits ont tendance à devenir plus complexes, avec davantage d’acteurs impliqués, et ils se déroulent de plus en plus souvent dans des zones en partie urbaines, comme à Gaza par exemple. À cela s’ajoute que le respect du droit international n’a cessé de diminuer. «Selon le droit international, les attaques contre les établissements de santé sont dans tous les cas illégales. Malgré cela, elles ont lieu, et il est rare que les agresseurs doivent rendre des comptes.»
Identifier les violations du droit international
Pour améliorer la situation, Mario Behrens évoque différentes possibilités: «D’une part, il faut absolument maintenir la pression au niveau international. Il doit être clair, et il faut toujours rappeler que les attaques contre les établissements et le personnel de santé sont contraires au droit international. D’autre part, nous devons essayer de documenter les attaques le mieux possible. Il y a un potentiel d’amélioration dans ce domaine.» Mais il y a aussi des mesures très pragmatiques, par exemple le fait de construire les hôpitaux sous terre, ce qui a en partie été fait en Syrie avec l’aide d’organisations étrangères.
Melanie Premstaller, qui a déjà travaillé comme médecin en Irak, au Soudan, au Yémen et plus récemment à Gaza à fin 2024, est également convaincue que les parties au conflit font de la destruction des infrastructures de santé un outil stratégique. «J’ai moi-même vu les dommages massifs causés à différents hôpitaux de la bande de Gaza», dit-elle, «y compris la destruction ciblée d’installations médicales qui ne peuvent pas être le résultat de simples dommages collatéraux.»
Effets dévastateurs sur la population civile
Les attaques ont un effet dévastateur, vu que les établissements de santé jouent un rôle encore plus important pendant les conflits armés qu’en temps de paix: «Il y a non seulement le nombre de personnes blessées qui augmente, mais aussi la santé générale de la population qui est menacée compte tenu des conditions de vie plus difficiles», explique Premstaller. Les capacités du système sont également décimées par la destruction des installations et l’assassinat des membres du personnel de la santé. C’est pourquoi les morts et les blessés dus aux attaques ne sont que la pointe de l’iceberg: «Le nombre de personnes qui meurent pendant une guerre des suites de maladies qui pourraient en principe être traitées, comme par exemple la pneumonie, le diabète et les maladies cardiaques ou tumorales, reste inconnu, mais il est probablement bien plus élevé dans de nombreux contextes.»
Pour stopper cette évolution, Melanie Premstaller estime qu’il est impératif que la communauté internationale reste vigilante: «Nous ne pouvons pas détourner le regard et permettre que les attaques contre les établissements de santé et le personnel de la santé deviennent la nouvelle norme. Je trouve que l’évolution vers cette nouvelle réalité, dans laquelle le bombardement d’un hôpital dans une zone de guerre n’est désormais plus qu’un fait marginal voire inexistant, est terrifiante. La communauté internationale assiste impuissante à la violation des accords internationaux et les belligérants en concluent qu’ils ne doivent pas craindre de conséquences.»
Pour le président de l’asmac, Severin Baerlocher, il ne fait pas de doute: «Ces attaques contre les établissements de santé – où qu’elles se produisent – sont intolérables et causent des dommages incommensurables à de nombreux niveaux. Elles constituent une violation manifeste du droit international humanitaire. J’espère sincèrement que la communauté internationale trouvera un moyen de mieux protéger le droit international humanitaire. La Suisse a un rôle particulier à jouer dans le cadre des Conventions de Genève et doit s’engager activement pour leur respect dans toutes les zones de conflit. Nous aussi, les médecins, devons nous engager dans ce sens avec les moyens dont nous disposons.»
Sources, liens et documents
- Behrens M, Owen B, Goetschel L, Winkler M. Baseline Study: Navigating Health & Peace Under Conditions of Information Warfare (2025). https://www.swisspeace.ch/assets/publications/Reports/Baseline-Study_Navigating-Health-Peace-Under-Conditions-of-Information-Warfare.pdf (16.01.2026).
- Stahl-Timmins W, Mahase E, Hutcheson M, Looi MK. How attacking healthcare has become a strategy of war. BMJ. 2025 Oct 23;391:r2153. doi:10.1136/bmj.r2153.
- Reichen, J. Medizinisches Personal tritt in Hungerstreik – aber nur symbolisch. In: Der Bund (10.09.2025). www.derbund.ch/hungerstreik-in-bern-medizinpersonal-protestiert-fuer-gaza-657373593103 (16.01.2026).