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Harcèlement sexuel en médecine: résultats d’une étude suisse

Près d’un tiers du personnel médical a déjà été victime de harcèlement sexuel au travail, souvent à plusieurs reprises. La majorité des cas n’est toutefois pas signalée, et lorsqu’un signalement a lieu, il n’a pas de conséquences dans un cas sur trois. C’est ce qui ressort d’une récente étude de chercheurs lausannois.

De nombreux médecins sont victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail, les femmes sont nettement plus souvent touchées. Photo: Adobe Stock / lucky_xtiann
De nombreux médecins sont victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail, les femmes sont nettement plus souvent touchées. Photo: Adobe Stock / lucky_xtiann

Dans une étude menée à l’automne 2025, des chercheurs du CHUV, en collaboration avec l’Association suisse des médecins-assistant(e)s et chef(fe)s de clinique (asmac), ont interrogé des médecins suisses sur leur vécu en matière de harcèlement sexuel au travail. Sur les 1837 participants, dont 1290 femmes et 531 hommes, 31,3% ont déclaré avoir déjà été victimes de harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Le harcèlement sexuel a, comme d’autres formes de discrimination, des conséquences négatives pour les personnes concernées, notamment une perte d’intérêt pour le travail, un manque d’attention, un épuisement émotionnel et, dans certains cas, un abandon complet de l’activité professionnelle. L’objectif de notre étude était d’examiner la fréquence, les types, les causes et les conséquences du harcèlement sexuel, ainsi que le comportement des médecins en matière de signalement. Les résultats doivent contribuer à sensibiliser les professionnels et les établissements de santé, ainsi que la société en général, et à développer des mesures visant à réduire le harcèlement sexuel sur le lieu de travail.

Méthodologie de l’étude

Une enquête anonyme concernant la discrimination en médecine a permis de recueillir les expériences et attitudes personnelles susmentionnées en rapport avec le harcèlement sexuel sur le lieu de travail ainsi que des informations démographiques sur les médecins en Suisse. L’asmac a diffusé l’enquête par le biais de sa newsletter et de ses canaux sur les réseaux sociaux (LinkedIn, Instagram, Facebook). Elle a été réalisée sur une période de trois mois en automne 2025.

À quelle fréquence les médecins sont-ils victimes de harcèlement sexuel?

575 participants sur 1837 (soit 31,3%) ont déclaré avoir été victimes de harcèlement sexuel sur le lieu de travail. La part de femmes médecins victimes de tels comportements était trois fois plus élevée que celle de leurs collègues masculins (illustration 1).

Près de la moitié des personnes concernées ont déclaré avoir vécu de telles expériences non pas une, mais plusieurs fois: 33,8% plusieurs fois par an, 5,7% plusieurs fois par mois, 1,8% plusieurs fois par semaine et 1,1% plusieurs fois par jour.

Il apparaît que la fréquence du harcèlement sexuel vécu dans les groupes d’âge de 25 à 64 ans est relativement constante à 31%. Seules les personnes de moins de 25 ans et celles de plus de 64 ans en font rarement état (respectivement 0 et 10%).

L’enquête a également révélé que le harcèlement sexuel ne se limitait pas à certaines disciplines, mais qu’il touchait des domaines-clés de la médecine: chirurgie générale (37,4%), pédiatrie (35,7%), médecine interne (32,8%), psychiatrie et psychothérapie (30,1%), anesthésiologie/médecine intensive (30,0%), médecine générale ou de famille (29,8%). Des chiffres encore plus élevés en Angleterre soulignent que le harcèlement sexuel est un problème connu, notamment en chirurgie. Une étude menée au Royaume-Uni en 2022 auprès de 756 membres du personnel chirurgical du National Health Service a révélé que la majorité des femmes (63,3%) ont subi du harcèlement sexuel de la part de leurs collègues, tout comme une proportion importante d’hommes (23,7%) [1].

Sous quelle forme le harcèlement sexuel se présente-t-il et qui en est à l’origine?

La forme la plus fréquente de harcèlement sexuel est le harcèlement verbal; 55,1% de toutes les personnes concernées en ont fait état. Le harcèlement sexuel physique est cité par 13,4% des personnes interrogées, tandis que 31,4% évoquent le harcèlement physique et verbal. L’enquête permettait de décrire anonymement, dans un champ de texte libre, les formes de harcèlement sexuel vécues. Des remarques sexistes, des messages suggestifs ou à connotation romantique par téléphone portable, des baisers et des attouchements non désirés ont été fréquemment rapportés. Notamment le harcèlement verbal passe souvent inaperçu et tend à être minimisé, ce qui souligne la nécessité d’une sensibilisation accrue dans ce domaine.

Il a également été demandé d’identifier les groupes de personnes à l’origine du harcèlement sexuel. En première position figurent les membres de la même profession: 46,7% des médecins ont déclaré que le harcèlement sexuel provenait de collègues médecins. Ils ont également souvent mentionné le harcèlement sexuel de la part de patients (42,3%) et de supérieurs hiérarchiques (41%). En revanche, seulement 20% des personnes interrogées ont déclaré avoir été harcelées sexuellement par des personnes appartenant à d’autres professions (p. ex. personnel soignant).

De quoi souffrent les victimes?

Le harcèlement sexuel peut s’accompagner de diverses formes de souffrance pour les victimes. Ainsi, 60,3% des personnes victimes de harcèlement sexuel ont déclaré que cela avait engendré un stress considérable. Elles ont également mentionné un épuisement émotionnel (34,7%), un manque de motivation (30,0%) et des difficultés de concentration (22,2%). Pour certaines, le harcèlement sexuel a également de graves conséquences professionnelles: 5% des personnes interrogées ont indiqué qu’elles ne pouvaient temporairement pas se rendre au travail et qu’elles étaient absentes en raison du harcèlement sexuel, 7,5% ont même dû quitter leur emploi ou changer de poste.

Les réponses sous forme de texte donnent un aperçu qualitatif de l’énorme charge émotionnelle des victimes et des sentiments ressentis tels que la colère, la frustration et l’impuissance. Certaines personnes indiquent avoir perdu confiance en leurs supérieurs suite au harcèlement sexuel. D’autres évoquent la crainte de continuer à travailler avec certains collègues. Les personnes interrogées mentionnent également des troubles du sommeil, un sentiment de déception et de profonde injustice.

Comment les personnes concernées et les institutions gèrent-elles ces situations?

À la question de savoir si elles ont signalé le harcèlement sexuel subi, une grande majorité des personnes répond par la négative (71%). Moins d’un tiers (29%) des victimes ont signalé les faits à des tiers. Ce silence était encore plus fréquent chez les hommes (78,8%) que chez les femmes (69,8%).

Les raisons invoquées pour ne pas signaler le harcèlement sexuel, malgré les services spécialisés à disposition, sont multiples: près de deux tiers des médecins ayant renoncé à un signalement (63,8%) se montrent sceptiques en ce qui concerne les mesures susceptibles d’être prises suite à un signalement. Il se peut qu’ils aient déjà constaté qu’un signalement pour harcèlement sexuel ne déboucherait pas sur des mesures suffisantes. Notre étude devrait donc avoir pour conséquence première d’examiner et d’améliorer les procédures de signalement pour garantir une meilleure prévention du harcèlement sexuel et permettre aux victimes de s’exprimer en toute confiance.

Il y a d’autres raisons qui expliquent pourquoi les médecins ne signalent pas le harcèlement sexuel qu’ils ont subi: 30,2% craignent d’être considérés comme faibles, en quête d’attention ou se posant en victimes; 26,5% ne se sentent pas suffisamment soutenus par leurs collègues, leurs supérieurs hiérarchiques ou leur institution; et 27,3% indiquent ne pas savoir à qui s’adresser après un harcèlement sexuel. Il ressort des réponses sous forme de texte que la peur de représailles a également été une raison importante pour garder le silence, car de nombreux auteurs occupaient des positions dominantes en tant qu’employeurs ou supérieurs hiérarchiques.

Lorsque les médecins ont signalé le harcèlement sexuel dont ils avaient été victimes, ils se sont principalement adressés à leurs supérieurs hiérarchiques ou à leurs collègues, même si, selon l’environnement de travail, des points de contact officiels existaient au sein des services du personnel ou de la direction de l’institution concernée. Il a également été fait mention de CLASH, le Collectif de Lutte contre les Attitudes Sexistes en milieu Hospitalier [2]. À la question de savoir si la personne ou l’institution à laquelle elles avaient signalé le harcèlement avait pris des mesures supplémentaires (p. ex. ouverture d’une enquête ou mesures de protection, de prévention ou juridiques), 62,6% des personnes interrogées ont répondu par l’affirmative. En revanche, plus d’un tiers (37,4%) ont déclaré qu’aucune mesure n’avait été prise à la suite du signalement.

Quelles conclusions peut-on tirer?

L’enquête menée à l’échelle nationale auprès d’un large échantillon de médecins a montré que le harcèlement sexuel est un problème considérable dans le milieu médical. Elle a surtout mis en lumière le point de vue des victimes, les souffrances engendrées par le harcèlement sexuel et les raisons pour lesquelles elles ne sollicitent souvent pas les services spécialisés à disposition.

Les efforts futurs, tant en recherche qu’en pratique, devraient se concentrer sur la mise en lumière des causes du harcèlement sexuel, ainsi que sur l’évaluation et la mise en œuvre de mesures de prévention efficaces. Une chose est sûre: les causes sont multiples et complexes, et il faut agir à différents niveaux. Cela commence par la formation, la formation continue et le perfectionnement en médecine et dans les professions de la santé, mais devrait également s’étendre dès l’éducation des enfants et des adolescents. Outre des programmes de sensibilisation, il faudra essentiellement mettre en place des dispositifs appropriés de signalement et des systèmes de soutien efficaces. Pour la médecine et le système de santé en général, il importe de promouvoir une nouvelle culture du travail caractérisée par des relations respectueuses, même dans un contexte de stress, de contraintes de temps et de forte charge émotionnelle. La pensée hiérarchique, les conceptions déontologiques dépassées et les conditions inhumaines aux niveaux méso et macro représentent, sans aucun doute, des obstacles majeurs à l’instauration de cette culture.

Que peuvent faire les personnes concernées?

Les personnes qui sont victimes de harcèlement sexuel, de mobbing ou de discrimination sur le lieu de travail peuvent faire appel à différents soutiens. L’asmac montre dans sa brochure sur ce sujet les démarches importantes et possibles ainsi que les interlocuteurs pouvant apporter une aide dans ce contexte. Pour de plus amples informations: vsao.ch/fr/conditions-de-travail/discrimination

Bibliographie/Notes

  1. Begeny CT et al. (2023) Sexual harassment, sexual assault and rape by colleagues in the surgical workforce, and how women and men are living different realities: observational study using NHS population-derived weights. BJS 110(11):1518-1526.
  2. Voir par exemple www.clash-lausanne.ch ou www.clash-zuerich.ch.