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Du (mal)heur qui n’en était pas un

Il y a cinquante ans, l’écrivain suisse Adolf Muschg recevait le manuscrit d’un auteur zurichois inconnu, alors en phase terminale, afin de l’évaluer. «Mars» allait devenir l’un des ouvrages marquants des années 1980 – et demeure d’une étonnante actualité.

De «Angst» à «Zorn»: pour publier son œuvre autobiographique, l’auteur a choisi un pseudonyme. Photo: Patrick Cernoch
De «Angst» à «Zorn»: pour publier son œuvre autobiographique, l’auteur a choisi un pseudonyme. Photo: Patrick Cernoch

Dans «Mars», Fritz Angst raconte de manière autobiographique ce qu’il considère comme une vie «ratée». Fils de parents aisés, il grandit au milieu du XXe siècle sur la rive droite du lac de Zurich, dans l’une des régions les plus privilégiées de Suisse, la Goldküste. Il ne manque de rien sur le plan matériel, ne rencontre aucune difficulté scolaire et ne se heurte à aucun obstacle extérieur. Ce bonheur «harmonieux» devient pourtant pour lui un véritable fardeau. Éduqué pour devenir un «parfait béni-oui-oui», comme il se décrit lui-même, incapable de développer, encore moins d’exprimer, des émotions spontanées ou des préférences personnelles, incapable également de nouer et d’entretenir des amitiés ou des relations amoureuses – les autres lui paraissant toujours, d’une manière ou d’une autre, «gênants» –, il finit par se percevoir comme une coquille vide. Avec une lucidité implacable et une remarquable finesse d’écriture, l’auteur dissèque son environnement et sa propre personne pour parvenir, rétrospectivement, à cette conclusion: «Je réunissais toutes les conditions pour devenir un homme profondément malheureux.» Et c’est effectivement ce qui s’est produit. À la fin de l’adolescence, Fritz développe une dépression sévère qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie. Il décrit avec une grande franchise ses états d’âme, parfois d’une manière presque oppressante tant ils semblent palpables. Une souffrance dont personne ne se doute.

«La meilleure idée que j’aie jamais eue»

Dix ans plus tard, Fritz remarque une grosseur au cou, qu’il attribue d’abord à des «larmes ravalées». Les connaissances médicales de l’époque permettent certes de poser le diagnostic d’un cancer, mais, en dehors d’une intervention chirurgicale destinée à retirer les tissus atteints, aucune autre option thérapeutique ne peut lui être proposée. L’incapacité du corps médical à parler ouvertement de sa maladie lui apparaît comme le reflet d’un déni plus général au sein de la société. Dans un ton accusateur, il dénonce cette tendance à éviter ou à contourner tout sujet jugé désagréable ou «difficile». Une critique qui résonne encore aujourd’hui et qui devrait tout particulièrement interpeller les médecins. Paradoxalement, il finit pourtant par trouver dans le cancer une forme de sens: «S’il est seulement possible de qualifier le cancer d’idée, alors je dois avouer que la meilleure idée que j’aie jamais eue a été d’avoir un cancer.»

Une forme très personnelle de rébellion

Dans cette maladie, Fritz reconnaît l’expression physique de sa souffrance psychique. Le cancer lui apparaît comme la conséquence d’une existence qu’il n’a jamais véritablement vécue comme la sienne. Avec un cynisme mordant, il écrit: «Puisque vivre ne fonctionne décidément pas, essayons donc de mourir.» Confronté à la perspective de sa mort prochaine, il décide de coucher ses pensées sur le papier. Il règle ses comptes avec ses parents, la société, Zurich, la Suisse, Dieu et avec lui-même. Cette longue rumination littéraire devient une forme de rébellion personnelle. Son manuscrit se transforme en manifeste, en ultime tentative désespérée d’un homme condamné de donner un sens à son existence. Cette démarche atteint son paroxysme dans la dernière phrase du livre: «Je déclare être en état de guerre totale.» Le pseudonyme qu’il choisit pour publier son ouvrage résume finalement tout son état d’esprit en un seul mot: Zorn («colère»).

En octobre 1976, Adolf Muschg transmet le manuscrit à un ami éditeur en recommandant avec insistance sa publication. Fritz Angst ne vivra toutefois pas assez longtemps pour assister à la publication de cet ouvrage, qui deviendra une référence incontournable du mouvement des années 80 et sera traduit en plusieurs langues. Le 2 novembre 1976, soit un jour seulement après l’acceptation du manuscrit, Fritz Zorn, né Angst, meurt à l’âge de 32 ans à l’Hôpital cantonal de Zurich des suites d’un lymphome.

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