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Des instantanés dans des moments douloureux

Lorsqu’un bébé décède avant ou peu après la naissance ou qu’un parent est gravement malade, les photos de famille sont rarement une priorité. Pourtant, les images de ces moments si particuliers peuvent devenir des souvenirs d’une valeur inestimable.

Une famille entoure de ses mains celle de son bébé étoile. Photo: Sandra Gygax / Herzensbilder
Une famille entoure de ses mains celle de son bébé étoile. Photo: Sandra Gygax / Herzensbilder

En règle générale, lorsqu’on se prête à une séance photo, on se réjouit de découvrir les clichés le plus rapidement possible. Pour certaines des photographies prises par Sandra Gygax, plusieurs mois s’écoulent pourtant avant qu’elles ne soient regardées. Les souvenirs sont alors trop douloureux. Sandra Gygax est photographe bénévole pour l’association Herzensbilder, qui offre des séances photo professionnelles aux familles confrontées à la naissance prématurée ou au décès d’un bébé avant ou peu après sa naissance, ou lorsqu’un enfant ou l’un des parents est gravement malade.

Une photographie d’une valeur particulière

L’association Herzensbilder est née en 2012 de l’expérience personnelle de Kerstin Birkeland. Ce n’est qu’après la perte de son fils gravement malade qu’elle a réalisé qu’elle ne disposait d’aucune belle photo de famille. Elle a alors décidé de permettre à d’autres familles vivant une situation similaire de bénéficier gratuitement de photographies professionnelles.

Pour Sandra Gygax, ces images ont une valeur toute particulière. «Une photographie est un souvenir tangible», explique-t-elle. Lorsqu’un bébé étoile naît, le temps passé avec lui est extrêmement court et les parents traversent une situation complètement exceptionnelle. «On ne sait jamais vraiment ce qui restera en mémoire. Les photos conservent le souvenir de ses petites mains, de ses petits pieds, de ses oreilles ou encore de l’expression de son visage. Elles peuvent aider les parents à construire un lien avec cet enfant.»

Au-delà du souvenir de l’apparence, les photographies permettent aussi de raviver les émotions: non seulement la tristesse, mais aussi l’amour porté à cet enfant ou à ce parent. Cet amour, que Sandra Gygax ressent à chacun de ses engagements, est d’ailleurs ce qui l’a profondément touchée la première fois et ne l’a plus quittée. «Je suis confrontée à des situations incroyablement douloureuses, qu’il s’agisse d’un bébé mort-né, d’un enfant atteint d’une maladie incurable ou d’un parent en soins palliatifs. Et pourtant, ce sont souvent aussi de très beaux moments, parce que l’on ressent tout l’amour qui unit ces familles et toute leur force.»

Des rencontres bouleversantes

Elle se souvient notamment d’un adolescent qu’elle a photographié avec sa famille juste avant sa deuxième chimiothérapie. «Le soleil brillait, nous étions au bord d’un lac, toute la famille riait et, par moments, j’en oubliais presque que ce jeune garçon était gravement malade.» Un autre souvenir particulièrement heureux remonte à deux ans après une séance réalisée pour un bébé étoile. Les parents l’ont recontactée pour photographier leur nouveau-né, cette fois un enfant en parfaite santé.

Certaines situations sont toutefois plus difficiles. Sandra Gygax pense notamment à une séance auprès d’un enfant gravement malade dont les parents ont finalement refusé d’apparaître sur les photos. «J’ai eu le sentiment qu’ils ne voulaient pas admettre qu’il s’agissait peut-être de leur dernière occasion de faire des photos en famille. Ils m’ont dit qu’ils en feraient lorsque leur enfant irait mieux.» Même si cette décision l’a surprise, elle l’a respectée et s’est concentrée sur des clichés réunissant l’enfant et ses frères et sœurs. Peu de temps après, l’enfant est décédé.

C’est normal de ne pas trouver les mots

Bien qu’elle réalise régulièrement des clichés pour Herzensbilder depuis 2022, Sandra Gygax est toujours nerveuse avant un engagement. Rien d’étonnant: comment se comporter face à une famille qui traverse l’une des pires épreuves que l’on puisse imaginer? Avant sa première mission, elle a reçu un manuel très complet, riche en conseils pratiques sur la manière d’aborder ces situations. L’un des principes qui l’a particulièrement marquée est celui de ralentir. «Dans ces moments-là, les familles sont souvent soumises à un stress immense, alors même que chaque instant est précieux. J’essaie donc de lever le pied et d’apporter un peu de calme.»

Un autre principe essentiel est celui de l’authenticité. «Avant de sonner à la porte, je prépare toujours une ou deux phrases», raconte-t-elle. Mais il lui arrive souvent de ne finalement rien dire. «Parfois, les mots me manquent, parfois je ne trouve tout simplement pas les mots justes, et c’est normal. Dans ces moments-là, il vaut mieux ne rien dire, exprimer ses condoléances par son attitude et son regard, ou dire honnêtement que l’on ne sait pas quoi dire, plutôt que de recourir à des formules toutes faites.»

Pour ne pas se laisser submerger par l’émotion, Sandra Gygax concentre toute son attention sur son travail: les réglages techniques, les cadrages, les angles de prise de vue. «Je suis là pour immortaliser ce moment, réaliser les photographies et mettre la famille au centre. Si je me mettais à pleurer, l’attention se porterait sur moi. Ce n’est pas ce que je souhaite.»

Entre émotion et gratitude

Les larmes viennent malgré tout, mais seulement après les séances, lorsqu’elle se retrouve seule. Elle dort également souvent moins bien les nuits qui suivent. C’est pourquoi elle répond en règle générale à deux appels au maximum par mois. Dans l’ensemble, elle estime toutefois bien gérer la charge émotionnelle de ces situations. Elle supporte aussi le fait de ne pas savoir comment évoluent ensuite la famille, l’enfant malade ou le parent concerné. «Souvent, je n’ai plus de nouvelles, mais il m’arrive parfois de recevoir une carte. Cela me touche particulièrement, parce que cela signifie que la famille a retrouvé suffisamment de forces pour agir.» Malgré la charge émotionnelle que représente cet engagement, Sandra Gygax souhaite poursuivre son activité au sein de Herzensbilder. «Je peux ainsi apporter un peu de réconfort à des familles en deuil. Et, de mon côté, chacun de ces engagements me rappelle avec humilité et gratitude tout ce que j’ai la chance d’avoir.»

Pour en savoir plus: www.herzensbilder.ch
Les reportages photographiques de Sandra Gygax: www.herzensbilder.ch/de/fotografen-stylisten/?st=500